• Pierres milliaires, de Joël Baudry, par Jacques Lèbre

    Joël BAUDRY : Pierres milliaires (Le Phare du Cousseix, 7 €)

    Chaque fragment de Pierres milliaires est déjà, de façon métaphorique, une pierre – dans la mesure où sa clôture l’éloigne et le sépare du mouvement de l’écriture qui lui a donné forme. Or, ce mouvement qui peut porter la phrase au-delà du sens ou l’abandonner en deçà, le fragment de Joël Baudry en garde plus d’une trace et c’est à la fois très beau et très mystérieux : « et la mer la grande maîtresse de l’écriture est dictée par la nuit porteuse d’enfants analphabètes ». J’hésite à qualifier cette phrase de surréaliste car le texte ne l’est pas et je crois que l’auteur ne l’a gardée que par fidélité au mouvement qui l’a fait naître – c’était sa sincérité, sa façon de ne pas tricher (« Dans l’écriture je m’absente ») vis-à-vis de ce mouvement (« La poésie est sans retour ») dans ce qu’il pouvait faire surgir, à l’égal d’une source : « en dehors de tout sens je prends naissance ».

    Quant aux pierres réelles (pierres du mur du théâtre romain d’Orange, rocher sur une plage, caillou que heurte la bêche, pierres d’un lavoir ou pierres tombales), elles sont toutes milliaires dans la mesure où elles signalent la distance qui nous sépare d’une immobilité parfaite (« le noyau en moi est imparfaitement immobile »), car seule cette immobilité pourrait nous ouvrir à l’infini de la contemplation : « S’abîmer les mains aux travaux de jardinage sentir la vie des muscles être en nage buter la bêche contre une pierre ignorée bientôt porteuse de lumière grosse de légende abandonner la bêche de la contemplation s’écarter du mouvement entrer plus encore dans la clôture de pierres. » Elles expriment, ces pierres, le rêve d’une immobilité qui rendrait le « noyau » plus poreux au dehors dans « la confiance de l’écriture justement soudée au souffle des éléments ».

    Citer d’autres fragments de toute beauté (pierres des lavoirs ou tombales : « la pierre des cimetières remet la pendule à l’heure et j’aime la compagnie curieuse des dents froides ») serait trop dévoiler de cette première plaquette d’une toute nouvelle maison d’édition – je me souviens que c’est dans un bac à même le sol de la librairie Autrement dit (il y a bien longtemps !) que j’avais découvert le poète Paul de Roux à travers une plaquette intitulée Traversées matinales, éditée par les Cahiers du Confluent. C’est dire si les plaquettes (comme en publient aujourd’hui les éditions Alidades, Wigwam ou Passage d’encres) peuvent avoir leur importance. Les éditions Gallimard en éditaient encore dans les années soixante et j’ai dans ma bibliothèque Les mots difficiles de Georges L. Godeau.

    Pour Joël Baudry, le mot relevait peut-être autant de la pierre lourde à remuer que du grain tributaire des conditions atmosphériques : « Grain comme une pierre l’une couvrant l’autre la terre comme chair. Pierre est grain dans ma terre et moi l’attente des saisons la complicité des germes. » Il faut alors l’entendre, Baudry, risquer la chance des morts, de l’écriture avant qu’elle ne prenne véritablement forme : « J’aime les graines et leur va-tout. » En lisant Pierre milliaires (Baudry avait été publié dans la NRF vers la fin des années soixante-dix et un recueil posthume a paru à L’Escampette en 2012) je n’ai pas pensé à des filiations mais à des parentés, et par exemple, mais qui s’en souvient, à Jacques Bussy.

     

    Jacques LÈBRE

    Europe, octobre 2013, p. 394