• "Le lyrisme du cœur du poète Alain Lévêque", par J-C Leroy (Mediapart)

    C’est à un lyrisme du cœur que nous convie Alain Lévêque dans un ensemble de poèmes dont la tonalité pourrait évoquer certains maîtres de la Pléiade, nous portant au XVIe siècle qui vit naître également Véronèse. Lequel est associé à cette villa Barbaro qu’il décora aussi pour l’œil d’aujourd’hui et où l’auteur de ce Chez Véronèse a résidé le temps qu’il faut pour recueillir ces beaux vers libres qui sont de lui seul. 

    Des élans tendres adressés à la « maîtresse du fini » dont on ignore si elle est allégorique ou tout à fait incarnée, un clin d’œil à un Zeus au gabarit de Cupidon, ou encore tel ou tel autre blason pareillement bien senti, noté dans un carnet de bord qu’on imagine nourri d’esquisses et de traits furtifs…

    L’écriture d’Alain Lévêque nous est rare également au sens où on le lit peu souvent, il semble ne vouloir livrer que des mots déposés d’eux-mêmes, une fois évidés de force trop brutale, devenus évidents à tous, frais et lumineux. Nous serions encore, si nous le voulions bien, à l’heure des délicats ; voici un poète qui nous en montre la voie.

    Chez lui, la mère est miséricordieuse, et l’enfant…

    « L’enfant ? Je pense à une parole si vive
    qu’elle désarmerait souffrance et désir de mourir »

    L’auteur tutoie son lecteur en même temps que l’ami-témoin qui se tient là, tout près, comme dans ce poème-ci qui trace le portrait d’une bambina :

    « Vois, comme à la démesure s’oppose,
    sans le savoir, la fillette qui apparaît
    à la porte qu’elle entrouve,

    Vois son regard, « ne m’avez-vous pas
    appelée ? » à sa joue la fossette,
    sa robe toute verte, toute sa personne
    couleur d’innocence.

    Vois, ici, comme à la violence
    répond la demande de caresse,
    comme la peur le cède
    à l’étreinte de la tendresse.

    Vois, d’ambre ou de corail,
    le collier au médaillon, le bracelet,
    ses modestes bijoux déjà
    de jeune femme.

    Toi qui veux la comprendre
    dans toute sa vérité, oublie le page
    qu’elle cherche peut-être,
    admire-la rien que pour son entrée.

    Sous les deux musiciennes
    qui l’accompagnent, entends
    comme elle chante
    la pauvre servante de la réalité.

    ou bien le portrait d’un chat, Patoche :

    […]
    chat libre, chat familier du monde
    chtonien, revenu sous le chardon
    ou dans son carton du vestibule,
    de tant d’illusions, sans perdre
    l’appétit, qu’avec le faux acacia en fleurs
    […]

    À ceux que rebuterait une poésie contemporaine parfois sèche et hautaine, qui n’aime guère le lecteur, il faudrait glisser ce recueil ô combien sensible, ensemble de mots en même temps qu’ouvrage à la facture soigneusement apprêtée au Moulin du Got, où des artisans savent encore manier les papiers et les types, sertir les vers et servir la beauté rare.

    Créées en 2013, les éditions le phare du cousseix ont déjà publié une bonne dizaine de titres, constituant un embryon d’anthologie vivante de la poésie en cours. Les choix variés de Julien Bosc, son animateur, lui-même poète, sont de qualité. C’est une entrée dans les écritures d’aujourd’hui, loin des modes tapageuses ou des absconses.

    Alain Lévêque a trouvé sous cette enseigne un bel endroit où tendre sa main qu’il a douce et attentive, je l’ai prise. Le salue.

    Jean-Claude Leroy (blog sur Médiapart)

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    Alain Lévêque, ChezVéronèse, le phare du cousseix, 2016.

     

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