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    INTERIEUR. NUIT , Frédérique Germanaud, le phare du cousseix (2018)
    C’est un film. Un court métrage collé au millimètre du temps.
    Avec un « je » qui pense : « C’est toute une histoire/ Qui ne s’écrira pas »

    Le texte - une suite en dix pages assez frêles-s’écrit un peu pourtant dans :
    « L’espace serré du carnet cousu » ou comment dire l’enfermement, un champ d’action réduit à la taille du premier objet, puis aussi à celle du crayon qui « Accroche/ Agrippé dans l’effondrement des heures » refuse de se prêter au jeu, au « je » ?
    « J’attends qu’un poème sorte de la pointe du Bic »
    Et l’auteur immobile à sa table de cuisine attend, réduit(e) à une extrême observation du décor intérieur « nappe à pois bleus sur fond blanc » « miettes » et le lecteur immobile aussi attend ...

    Nous avons froid : « Basse température/ J’enfile un pull sur l’autre/Mon cœur dans la laine » nous voulons poursuivre la rencontre, nous laisser emporter par la magie du texte qui convoque ( l’extérieur ?) chevaux, hérissons, nous voulons ouvrir nos oreilles à une seconde voix ( en italique dans le texte) « Pendant l’accouplement le mâle mord souvent la femelle » nous voulons savoir que : « Les animaux rêvent aussi » !

    Dans cet « espace » clos c’est un bataillon de fantômes -peut-on dire qu’ils fassent peur- qui s’invite dans une cuisine : « De la pointe du crayon/Je remue un peu les verbes » s’agirait-il alors d’une recette ?

    À l’aube, l’auteur avoue « Je mens » , éclaire cet opus « J’ai raclé la nuit jusqu’à ces mots mal écrits », « Seul mon crayon bouge encore » bat encore ? Et la casquette du père se remplit...

    Ainsi fantasmagorie et quotidien ont chevauché ces pages donnant à ce recueil un rythme bien singulier, la difficulté d’écrire glissée dans un costume aux coutures fragiles. Un très beau texte.

     

    Clara Régy                                                                                                                         lire sur terre à ciel


  • Écrits cellulaires d'Étienne Faure par Tristan Hordé

    Les Écrits cellulaires rompent avec la forme que l’on connaissait dans les recueils publiés d’E. F. ; les poèmes presque toujours composés d’une seule phrase laissent la place à des poèmes de 4 strophes, le plus souvent de 4 vers libres — un poème cependant est construit avec quatrains et tercets du sonnet, placés dans un autre ordre (4/3/3/4) —, et comprenant une phrase. Ce qui ne varie pas, c’est l’unité de l’ensemble, qui correspond à l’unité qu’a chaque division dans les recueils. Le titre, ici, reprend en partie le dernier vers (« simples écrits cellulaires ») ; il évoque, plus que la prison de Verlaine ou, métaphorique, la cellule d’Emmanuel Bove, tous deux cités en exergue, l’espace clos de la solitude, celui de la chambre présente dans un des poèmes (« D’un habitacle nommé chambre / où l’on aura (…) / subdivisé la vie en cellules »). On peut penser également à l’espace de la mémoire, la voix d’un narrateur faisant revivre le temps de personnes disparues.

    En effet, l’effacement constant du "je" dans les poèmes précédents d’É. F. n’est pas de mise ici. Il est présent dès l’ouverture, dans une position lyrique, celle de la perte (« l’espérance a vécu ») et tout est associé à l’hiver, à la mort, à la flamme prête à s’éteindre, à la disparition d’un "nous", opposé à un temps de renaissance, « fleuris » connotant le printemps. Le "je", dans le dernier poème, apparaît dans une position fort différente. S’il lui est encore difficile d’aborder le passé à l’imparfait, s’il reste un peu « empêtré dans le temps », l’atmosphère tragique s’est éloignée. Ce n’est plus, à l’aube, le « bordel des oiseaux » mais, la nuit, « le chat [qui] / fait un concert / à quatre pattes », les jours passés sont revenus à la mémoire, mais devenus des mots, de « simples écrits cellulaires ».

    Entre l’entrée du "je" et sa sortie, se développe un récit où dominent d’abord des éléments négatifs avec l’idée de vieillissement (l’automne, les feuilles-lettres mortes) liée à l’exil des aïeux, à leur difficile intégration — et cette figure révérée des aïeux ne mériterait que d’être « couronnée de laurier-sauce », d’être rangée sur l’étagère. On ajoutera la forte présence de l’hiver, de la neige, mais aussi de la guerre, de la séparation du couple ; l’amour s’écrit par lettres, lui sur le front : « Ton amour d’1, 72 m est dans les airs », rappelle le narrateur à la femme. Au calme associé à Verlaine (« par-dessus les toits ») répond « le cri des scies », mais c’est un bruit positif puisqu’il est conséquence de la reconstruction de l’habitat, opposé à la mort de la guerre. Aussitôt après, le mois d’avril dit le printemps vrai et non son imitation par les oiseaux l’hiver.

    Par le poème, on tente de redire ce qui fut : le « poème à cet instant […] prétend tout / recoudre », sachant la difficulté de le faire, ce que note la position isolée en fin de strophe du verbe "recoudre" comme la ponctuation qui coupe ici les vers, alors qu’elle est très rare dans l’ensemble du texte. On apprend sous forme de paroles rapportées (« il disait (…) je l’entends »), quelle image sonore se faisait le disparu en ville du bruit de la mer. Le poème dit aussi la mélancolie qui naît de la pauvreté (une tasse sans oreille), de l’abandon d’une maison (le matelas sur le trottoir), d’autant plus nettement qu’est repris le « soleil noir » de Nerval et, également (me semble-t-l), une nouvelle allusion à Verlaine : il n’y a pas « de la musique avant toute chose », mais tout se passe « sans musique et sans rien ». Plus avant encore s’impose la mélancolie verlainienne avec : « la pluie / la tête dans les mains / pensées pluie d’intérieur / sur la ville ». C’est encore le passé qui surgit avec un buvard, objet aujourd’hui obsolète, qui porte sur son revers les mots de la Reine, « miroir mon beau miroir », dans Blanche-Neige, le conte de Grimm.

    Il n’y a pas de rupture avec les recueils d’Étienne Faure dans ces Écrits cellulaires, le passé — et parfois la guerre — y ont leur place. Cependant, de même que La vie bon train essayait une autre forme que le vers, est choisie ici la strophe.

    Au moment de la parution des Écrits cellulaires, un dossier a été consacré à leur auteur par la revue Phœnix (n°27, décembre 2017). À la suite d’un entretien avec J.-P. Chevais et F. Bordes, on lira des études de J.-C. Pinson, S. Bouquet, G. Ortlieb et M. de Quatrebarbes, un poème d’hommage de J. Bosc, des inédits (poèmes et proses) d’É. Faure. À lire pour mieux connaître ce poète tout à fait à part dans le paysage contemporain.

     

    Tristan Hordé.

     

     

     

    Sitaudis, le 31 mars 2018


  •    Vacarmes comprend des poèmes en prose et de courts poèmes en octosyllabes, extraits d’un recueil à paraître. Comme dans les autres recueils de Dominique Maurizi, l’ensemble forme un récit, conduit par un "je" toujours présent. On sait que le mot "vacarme" s’emploie pour un grand bruit, mais il peut aussi désigner une violente protestation ; les deux sens sont mêlés dans l’usage qui en est fait au pluriel. Vacarmes nombreux qui suscitent l’écriture : il y a d’abord des vacarmes dans le corps, venant des airs (« l’oiseau qui claque des ailes dans mon corps ») ou de la mer, mais "mer" appelle "mère" (« Est-ce la mer que tu entends en moi ? »). Tout aussi présents sont les vacarmes de l’enfance (« les bruits fous de l’enfance ») qui font revenir les moments toujours vifs de l’abandon, celui du père qui n’est que dans les mots (« nous ne nous sommes jamais rencontrés que dans mes phrases »). D’autres vacarmes interdisent à toute vie de s’épanouir, parce qu’impossibles à faire disparaître, ceux des morts dont les « bruits trépignent dans mon sommeil ». 

       Ces vacarmes suscitent le retour de « ça parle », de l’écriture ; ils en sont la matière même, motifs qui nourrissent la vie intérieure, qui emplissent le temps de vivre. En même temps ils mènent à la rupture avec les bruits du monde, du moins avec ce qui risquerait de troubler le monologue intérieur (« Je voyage dedans ») qui passe par l’écriture la nuit. Si, au fil du texte, des figures apparaissent, comme celle  du père, il ne s’agit que de mots, des pronoms derrière lesquels aucun sujet n’est visible : vous, toi, elles, les

       Cependant, dans un poème en vers comptés où est dit le retrait du "je" (« chacun seul »), est exprimée une relation privilégiée à Emily Dickinson, ou plutôt à un aspect de sa poésie. Comme pour mimer un dialogue entre elle et la poétesse américaine, Dominique Maurizi cite les deux premiers vers d’un poème célèbre, en en traduisant en français un fragment, : « I’m Nobody ! Qui es-tu ? Are you — Nobody —  Too ? ». Citons la première strophe entière : 

    I’m Nobody ! Who are you ?

    Are you — Nobody _ too ?

    Then thre’s a pair of us !

    Dont tell ! they’d banish us  you know !

          

    Je ne suis personne ! Et vous ?

    Personne — non plus ?

    Alors nous faisons la paire !

    Chut ! on nous bannirait — savez-vous ? *

         Une autre écrivaine apparaît dans Vacarmes, dans le poème de clôture. Le choix est significatif puisqu’il s’agit d’Ingeborg Bachmann qui, d’un point de vue féministe, entreprit de renouveler la langue allemande. C’est aussi dans ce poème de clôture que sont évoqués des éléments de la nature (mer, eau, fleurs, branche d’un arbre) ; ils sont « donnés » à Bachmann par un "je" qui dit être née par la « voix du poème », et à la poétesse est associé le prénom de Celan, avec une allusion à sa volonté de rénovation de l’allemand (« pour Lenz, pour Paul et la montagne »). 

       Emily Dickinson et Ingeborg Bachmann, deux pôles différents de l’écriture, deux voies/voix dont on lit des échos chez Dominique Maurizi qui, d’un recueil à l’autre, pose la question de la création poétique à partir de la lente construction d’un univers particulier. Lisons maintenant Vacarmes avant de le retrouver intégré dans Plein feu, à paraître.

     

     * Emily Dickinson, Y aura-t-il pour de vrai un matin, édition bilingue, traduit et présenté par Claire Malroux, José Corti, 2008, p. 252-253.

     

    Sitaudis, le 9 novembre 2017


  • Dominique Maurizi

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  • Un Rêve de Paul de Roux, par Tristan Hordé

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