• Au célibataire, retour des champs. Note de Jacques Lèbre

    Jacques Josse, Au célibataire retour des champs, éditions le phare du cousseix.        

    Revue Rehauts, n° 37

     

    Sans doute pourrait-on dire de ces poèmes laconiques de Jacques Josse qu’ils sont des portraits, quand les portraiturés eux-mêmes le sont sans doute aussi, laconiques. Disons que ça sent la campagne, serait-elle au bord de l’océan. Mais il y faut tout un art, tout un art des mots pour hausser ces vies simples à la hauteur d’une légende, somme toute minuscule et quotidienne (les poèmes sont datés) : « le soir au cellier / suit le parcours de la lumière. / Dénude, croise, répare deux fils électriques / qui pendent au plafond./ Cause au chien (attentif). / De l’usure qui tue. » Je ne vais pas les passer un par un. Il y a celui qui, « debout sur le pas de la porte, / scrute le ciel bas, / tire sur la laisse du passé », ou cet autre encore qui vérifie dans une flaque que le visage dont le chien lape les yeux éteints est bien le sien. Ce n’est pas très gai de prime abord, mais ce n’est pas sans délicatesse que nous sont présentées ces vies de peu dans une netteté presque trop crue, où vient rôder l’ombre de la mort : « pense aux disparus de l’hiver, / partis rejoindre en silence, / transis, malmenés, à la peine, / le grand vide, l’enclos / aux mille feuilles / de marbre. »

                Comme l’indique le titre, il semble bien qu’il n’y ait pas de femmes dans ces vies : « le même, soixante ans, / lit froid, vie rêche / … / Demande au cheval mort / qui tire depuis toujours dans sa mémoire la même charrue aux socs usés / de continuer à lui labourer le crâne / pour y semer les idées noires / que les corbeaux déterreront dès l’aube. » Et son tracteur écrase les fleurs. Et sans doute est-il un peu demeuré, celui-ci, qui « tousse, se racle la gorge (produit un bruit de gravier. / Personne ne le voit / lécher les pieds de la statue ». Ils ne sont pas forcément immobiles, ils bougent, ils travaillent, ils s’arrêtent au comptoir. D’une certaine façon on peut dire qu’ils passent en ce bas monde, et c’est finalement assez bref. Il n’y a que l’océan qui ne bouge pas, qui « baratte du lait d’écume, / beurre le socle de la falaise / d’une mousse crémeuse », complétement indifférent.

                Il est heureux qu’une maison d’édition qui ne publie que deux ou trois plaquettes par an (joliment imprimées sur presse typographique) nous donne à lire des poèmes d’une telle qualité.

     

    Jacques Lèbre